Les auteurs ont la parole...
Bénédicte VIDOR-PIERRE

Enseignante à Lyon, Bénédicte VIDOR-PIERRE est l’auteure de Syndrome O, paru en 2016 aux Editions Abordables. Elle a accepté de répondre à mes questions.

Bonjour Bénédicte,

Tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.

Combien de temps consacrez-vous à l’écriture dans la journée ? Avez-vous des moments privilégiés ?

Je ne suis malheureusement pas quelqu’un qui travaille de façon régulière, c’est toujours par à-coup, c’est fatigant mais il y a une sorte de gestation puis d’expulsion qui m’interdit toute régularité et c’est un rythme parfois difficile. Aussi j’essaye de me mettre « en situation » durant les vacances scolaires et/ou le week-end et je m’y consacre totalement. Parfois, il ne se passe rien et je reste bredouille devant mon bureau quand d’autres seront allés au cinéma ou en ballade.

Avez-vous une méthode particulière pour écrire ?

Attendre ! Avec mon chat sur mes genoux que je grattouille pour obtenir son ronronnement. Attendre que la pensée s’organise puis qu’elle déborde. A ce moment, mon chat sera parti car je n’y prêterai plus aucune attention, accaparée par ce monde intérieur qui déborde.

Que représente pour vous l’écriture ?

J’ai toujours écrit. Tout d’abord pour la sensation esthétique... Étant incapable de dessiner correctement, j’aime me laisser aller à ce geste graphique qui consiste à noircir une feuille et laisser une trace, répétant ainsi ce geste des premiers hommes qui posaient la main sur la paroi de leur grotte, comme pour dire « je suis là. »
Ensuite, parce que l’écriture, au-delà du dessin, est aussi une musique et reproduit cette mélodie intérieure que l’on peut avoir. J’apprécie tout particulièrement les monologues intérieurs faisant part de cette scission entre soi et le monde, mais aussi entre soi et soi-même, comme si on était à la fois là et pas là. Dans ce décalage, on devient à la fois observateur et acteur. Avec l’écriture, cette représentation de la conscience prend sens et aucun jeu n’est possible.

Comment s’organise la rédaction d’un roman (le temps qui s’écoule entre l’idée de départ et l’envoi aux maisons d’édition) ?

Dans un premier temps, je me laisse aller à mon imaginaire et, c’est un premier jet qui, dès le point final posé, sera rangé dans mon tiroir et repris quelques mois plus tard. Délais nécessaire pour l’oubli et avoir ce regard « neuf » du lecteur. A ce moment, la lecture est atroce et je constate combien je peux être prétentieuse et nulle en orthographe, aussi, je jette des pages entières, réduis des chapitres à quelques paragraphes, reprends la trame narrative, réorganise, affine la psychologie des personnages et peu à peu quelque chose commence à se dessiner. Alors, je range à nouveau mon manuscrit dans son tiroir puis le reprends quelques mois plus tard. Je peux à nouveau recommencer le même travail, trier, couper, jeter, corriger, réorganiser, affiner etc....

Lorsqu’enfin, je trouve une petite musique, je me lance, impatiente, et décide de le faire lire à quelques lecteurs peu enclins à être élogieux afin d’avoir un premier avis le plus objectif possible.

Comment vous est venue l’histoire de « Syndrome O » ? Combien de temps avez-vous mis pour l’écrire ?

En visitant un zoo il y a quelques années, j’ai découvert un gorille dénommé Platon. Celui-ci était assis derrière une grande vitre, et là j’ai été saisie par son regard et sa posture, il semblait réfléchir, comme triste. Une famille est arrivée à côté de moi puis s’est mise à sauter sur place en poussant des grands « ouh, ouh » pour imiter les singes.

Nul besoin d’en décrire davantage !

Je me suis alors penchée sur les derniers travaux des primatologues car j’ai toujours eu la sensation que la frontière Homme-Animal était bien plus ténue que cela, à l’instar des idées reçues et des certitudes judéo-chrétiennes et cartésiennes. Dès lors, la question de l’âme et du corps consubstantiel de l’humain étaient à ré-interroger à la lumière des étonnantes capacités des grands singes qui non seulement peuvent acquérir un étonnant bagage lexical via le langage des signes mais aussi peuvent accéder à une pensée de la finitude en appréhendant la mort dans son éternité.

Dès lors, il est aisé de comprendre que nos catégories sont bousculées et qu’il s’agit à présent de réinventer une place à l’humain, et si la place de l’homme était de mettre l’homme à sa place ? Spécisme, question du décalage avec le monde qu’engendre la conscience, question du sens de la vie qui pourrait s’identifier à celle d’une justification à vivre…. J’aborde ces questions dans le cadre d’une petite promenade intérieure d’une primatologue nommée Ben, ses pérégrinations, ses amis, Châle, divorcée, en quête de bonheur facile, Marie-Céline, mère au foyer très traditionnelle, un peu coincée.

J’ai voulu tout d’abord, via le portrait de 3 femmes très différentes, dessiner le fait que l’on pouvait communiquer et se lier d’amitié malgré des modes de vies éloignés voire diamétralement opposés. Chacune a raison et apporte quelque chose à l’autre. Mais aussi et surtout au travers de cette polyphonie, j’ai souhaité exprimer le décalage omniprésent qu’impose la conscience, car nous sommes tout un chacun acteur et observateur de notre vie et ce à chaque instant. Cette scission entre soi et soi même ou ce décalage s’exprime au travers de ces monologues intérieurs parfois à l’opposé de ce qui est évoqué entre Ben et ses deux amies. Aucune des 3 femmes n’est dans le vrai ou plus heureuse que l’autre et chacune projette son manque à être sur l’autre en lui prêtant une réussite qu’elle n’aurait pas.

Par là même, j’ai prêté aux grands singes une pensée de l’immédiateté, une faculté à s’emparer du présent que nous aurions perdues. C’est tout l’enjeu du livre, ce fameux syndrome O : cette nouvelle ligne de démarcation qu’il y aurait entre l’Humain et l’animal qui ne serait ni l’âme, ni la conscience, mais la nécessité du projet qui dévore l’existence nous rendant aveugle à l’Ici et Maintenant. Cette cécité, c’est précisément Milka puis Koko qui la souligne à l’héroïne.
Et puis j’ai voulu évoquer la perte, la mort et le deuil, puis la trace….

Quels sont vos auteurs préférés et quel est le dernier livre que vous avez acheté avant de répondre à cette interview ?

- Nietszche, Rimbaud et Souchon !
- « Le médaillon d’Emeraude » d’Anne-Sophie Lebris …. dont les critiques sont sans équivoque, je me suis donc plongée dedans....

Syndrome O
Bénédicte Vidor-Pierre

Primatologue, Ben entretient une relation très particulière avec les grands singes qui occupent le zoo où elle travaille.

Malgré son asociabilité, elle est liée avec la fêtarde et libertine Châle, et Marie-Céline, un peu cruche mais attachante.

Le quotidien de ces trois femmes s’enracine, au fur et à mesure, au cœur de la frontière entre l’Homme et l’animal qui s’avère de plus en plus trouble.

par Léa

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